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Vivre un deuil : pourquoi le mythe des « 5 étapes » est dépassé et comment traverse-t-on réellement une perte

Équipe Ezra Santé • 29/10/2026 • 5 min de lecture

Femme assise près d'une fenêtre, tenant la photo encadrée d'un proche

Le deuil n'est ni un escalier prévisible ni une épreuve que l'on « valide ». La recherche moderne montre qu'il s'agit d'une oscillation naturelle entre mémoire de la perte et reconstruction du quotidien.

Presque tout le monde a déjà entendu parler des fameuses « cinq étapes du deuil » : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, puis l'acceptation. Popularisé dans les années 1970 à la suite des travaux de la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross, ce modèle a profondément marqué la culture générale. Pourtant, la grande majorité des personnes ignorent un fait historique et scientifique essentiel : Kübler-Ross n'a jamais élaboré ce schéma pour décrire le deuil des proches survivants, mais pour décrire les réactions de patients en phase terminale apprenant leur propre diagnostic de fin de vie.

Appliquer ces étapes à la mort d'un être cher ou à une perte déchirante crée souvent une souffrance supplémentaire. Beaucoup de personnes endeuillées culpabilisent de ne pas ressentir de colère, de passer directement de la tristesse au soulagement, ou de voir la douleur ressurgir violemment des mois après avoir cru atteindre « l'acceptation ». En réalité, la science contemporaine a tourné la page de cette vision linéaire.

Le modèle du double processus : l’oscillation naturelle

Le modèle de référence aujourd'hui reconnu en psychologie du deuil a été développé par Margaret Stroebe et Henk Schut de l'Université d'Utrecht : le modèle du double processus (Dual Process Model).

Selon ce modèle, le deuil sain ne consiste pas à franchir des étapes successives, mais à osciller continuellement entre deux mouvements complémentaires :

1. L'orientation vers la perte : C'est le temps où la personne se confronte directement au manque. Elle pleure, regarde des photos, repense aux derniers instants, ressent le vide physique de l'absence, éprouve de la nostalgie ou de la douleur. C'est un mouvement indispensable d'assimilation de la réalité.

2. L'orientation vers la restauration : C'est le temps où la personne doit continuer à vivre et s'adapter à un monde qui a changé. Elle règle des formalités administratives, prépare un repas, discute de son travail, apprend à faire ce que le défunt prenait en charge, ou rit même à une plaisanterie d'un collègue.

L'apport fondamental de ce modèle est de légitimer les pauses. Avoir un moment de légèreté, rire ou profiter d'une journée ne signifie pas que l'on a « oublié » ou que l'on n'aimait pas assez la personne disparue. C'est un mécanisme biologique et psychologique de protection : le psychisme ne peut pas soutenir une intensité de douleur brute 24 heures sur 24 sans s'épuiser. Le deuil avance précisément grâce à cette respiration entre confrontation et répit.

Les deuils invisibles et le piège des injonctions sociales

Toutes les pertes ne sont pas reconnues de la même manière par la société. Les psychologues parlent de « deuil non reconnu » (disenfranchised grief) pour désigner les pertes que l'entourage tend à minimiser :

• La fausse couche ou le deuil périnatal (« tu es jeune, tu en auras d'autres ») ;

• La rupture amoureuse après des années de vie commune ;

• La perte d'un emploi ou le départ en exil, qui arrache à sa terre et à ses repères ;

• La mort d'un ami proche, d'un mentor ou d'un animal de compagnie.

Dans tous ces cas, le silence imposé par les convenances (« il faut être fort », « la vie continue ») empêche souvent l'expression normale des émotions. Pourtant, la douleur neurologique et affective d'un lien rompu active les mêmes zones cérébrales, quelle que soit la nature formelle de la perte.

Quand la souffrance se fige : le trouble du deuil prolongé

Pour la majorité des personnes, les vagues de douleur finissent par s'espacer au fil des mois, laissant place à une tristesse douce et intégrée. Mais chez environ 10 % des personnes endeuillées, le processus se grippe.

L'Organisation mondiale de la santé (CIM-11) et l'Association américaine de psychiatrie (DSM-5-TR) ont formellement reconnu le trouble du deuil prolongé. Il se caractérise par :

• Un état de manque intense ou une préoccupation constante et envahissante pour la personne décédée persistant plus de six mois (ou un an selon les critères) après le décès ;

• Une difficulté majeure à accepter la réalité du décès ;

• Un sentiment de rupture d'identité (« une partie de moi est morte avec elle ») ;

• Un évitement systématique de tout ce qui rappelle la perte, ou au contraire une incapacité totale à quitter la chambre du défunt ;

• Une amertume ou une anesthésie émotionnelle qui empêche toute reprise de la vie relationnelle.

Comment le soutien psychologique permet d’avancer

Le rôle du psychologue n'est pas de vous faire « oublier » la personne disparue, car faire son deuil ne signifie pas effacer un lien d'amour. Au contraire, le travail thérapeutique consiste à transformer un lien de présence physique en un lien de mémoire apaisé.

En séance, vous disposez d'un espace confidentiel et sans jugement pour exprimer les non-dits, les regrets, la colère ou la culpabilité que l'on n'ose pas toujours confier à ses proches. Grâce à des approches adaptées, le praticien vous aide à desserrer l'étau de la douleur pour retrouver, à votre rythme, la permission de réinvestir le présent.

Questions fréquentes

Est-il normal d'éprouver de la colère ou de la culpabilité envers la personne disparue ?

Tout à fait. Le deuil réveille des sentiments très ambivalents (colère d'avoir été abandonné, regrets sur des paroles non dites, soulagement après une longue maladie). Ces émotions ne font pas de vous une mauvaise personne : elles témoignent de la complexité du lien et peuvent se déposer en toute sécurité en séance.

Que faire quand l'entourage commence à répéter « il faut tourner la page » ?

Le deuil ne consiste pas à tourner une page ou à oublier, mais à apprendre à vivre avec l'absence. Le décalage entre le temps de la société (qui attend une reprise rapide) et le temps intime de la douleur est fréquent. Vous avez le droit d'avancer à votre propre rythme sans vous conformer aux attentes d'autrui.

Les enfants et les adolescents vivent-ils le deuil de la même manière que les adultes ?

Non, chez les plus jeunes, la peine s'exprime souvent par des manifestations indirectes : agitation, baisse des résultats scolaires, colères subites ou régressions passagères. Un accompagnement peut les aider à mettre des mots sur cette perte sans dramatisation ni non-dits.

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Sources

  1. 1.Stroebe M., Schut H., « The dual process model of coping with bereavement: rationale and description », Death Studies, 1999, 23(3), 197-224.
  2. 2.Shear M. K., Wang Y., Skritskaya N. et al., « Treatment of complicated grief in elderly persons: a randomized clinical trial », JAMA Psychiatry, 2014, 71(11), 1287-1295.
  3. 3.Prigerson H. G., Kakarala S., Gang J., Maciejewski P. K., « History and status of prolonged grief disorder as a psychiatric diagnosis », Annual Review of Clinical Psychology, 2021, 17, 109-126.
  4. 4.Organisation mondiale de la santé (OMS), « Trouble du deuil prolongé : Classification internationale des maladies (CIM-11) », code 6B42, 2022.

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